2012.03.23 : Le Bateau dans le Ciel (Nuit à Pedra Selada)

C'est ma sixième ascension à Pedra Selada ; je vais peut-être me lasser un jour, mais sûrement pas aujourd'hui !





Et caetera
Pedra Selada, c'est un peu MA montagne, d'abord parce que c'est le premier chemin que j'ai découvert tout seul au Brésil ; ensuite parce que le lieu est simplement féerique. On y accède par un sentier de 3km qui serpente dans la jungle, la pente est raide, le terrain glissant et l'humidité étouffante. Mais une fois au sommet, c'est à dire sur le caillou nu de quelques mètres de large qui domine la vallée, une fois là-haut, la paix est totale. Le vent souffle rarement, le silence est complet et la vue se perd dans les vallons des Aiguilles Noires autour. Debout sur la pointe du rocher, entouré du précipice, je suis comme à la proue d'un voilier devant l'étendue de l'océan.

J'y suis monté seul, avec des amis ; sous un soleil acablant comme dans la brume ; en m'arrêtant, émerveillé, à chaque pas, ou au pas de course comme la dernière fois : il m'a fallu à peine 40min pour escalader les 700mètres de dénivelés. Malgré tout, aujourd'hui sera différent, parce que je compte y passer la nuit.

Préparatifs

Il avait été prévu que j'emmène deux amies brésiliennes mais j'ai finalement refusé qu'elles viennent, certain qu'elles supporteraient mal ma façon de camper. D'autant que la saison ne s'y prête guère : après un mois de février torride, le temps est redevenu brûlant en journée et explosif le soir. Vers 20h le ciel commence à gronder, à 21h il pleut des torrents et ce jusque tard dans la nuit. Le plus sage serait de camper sous tente, mais si je passe la nuit en montagne, c'est pour voir le ciel étoilé, surtout pas pour m'enfermer sous un polyester Made In China. Il y a aussi le fait que le sommet du rocher est très étroit, et j'ai très peur de prendre la foudre ou d'être renversé dans le précipice sous une rafale.

Non, définitivement, j'opte pour une chaise de plage avec un petit oreiller gonflable. En cas d'orage violent, j'abandonnerai la chaise et me coucherai au sol pour ne pas prendre la foudre. Pour la pluie, je prévois une cape de randonnée très ample et un sur-sac de couchage imperméable. C'est spartiate, mais ça devrait suffire à nous protéger, moi et mon appareil photo, au moins pour une nuit.

Comme c'est une rando, j'emporte les quelques effets personnels suivants :
-trousse de survie (couteau, briquet, pierre à feu, ficelle, aiguilles, sifflet, scotch…)
-100R$ (50€) et une carte avec mes renseignements personnels dans une pochette étanche
-CamelBack, boussole
-1 portable, 2 lampes de poche, 1 bougie, 1 fumigène anti-moustique, 1 répulsif anti-insectes
-1 machette si la végétation est trop dense, 1 bombe au poivre (illégale au Brésil)
-1 bouquin (ebook) et un carnet
-1 tupperware de riz et une poignée de bananes séchées + 3L d'eau
-1 appareil photo et un trépied
-Ma paire officielle d'Havaianas.
Vu que tout était à portée de main dans mes cartons reçus d'Espagne, il m'a fallu 35min pour faire la liste de ce que j'avais besoin, la rassembler et tout empaqueter dans mon sac à dos.

Contre le soleil

Il est 15h30 lorsque je fini mon sac : c'est déjà tard ! Je commence une course contre la montre : il faut absolument que je sois là-haut avant le coucher du soleil, pour m'installer à la lumière du jour et surtout pour tirer le portrait au crépuscule. Après 10min d'autoroute, je m'engage sur la RJ-163 : véritable circuit de rally -asphalte- qui slalome entre les collines. Puis j'attaque l'ascension de 10km qui me permet de passer dans la vallée de Maua. En haut du col, la vallée est superbe, éclairée par une superbe luminosité d'après-midi. Pas de temps à perdre : je glisse vers Visconde de Maua et oblique à droite vers la piste : avec les averses de ces dernières semaines la route est détrempée et défoncée. Garé sur un carré d'herbe au pied de la montagne, je chausse mes baskets, charge mon sac et m'élance à grands pas. Sous le soleil déclinant, le paysage ne s'assombrit pas, mais se contraste, comme pendant les premiers après-midi d'automne. Si je ne connaissais pas le rocher, je resterais ici pour le reste de la soirée... Mais il ne faut pas se fier à cette lumière : d'ici une heure le soleil sera derrière les montagne et la vallée noyée dans l'obscurité.

Pedra Selada
L'hotel est réservé, il ne reste qu'à monter

Lumière d'après-midi

Sur le chemin
Ascension à Pedra Selada

La porte des étoiles

Ca y est, je suis sur le chemin. Pas de surprise, je le connais par coeur. Mes 15Kg de matériel me ralentissent un peu, et mes 30km de VTT du matin m'arrachent quelques halètement rauques. Je force le pas, m'aidant des arbres, des racines, des cailloux, faisant des pieds et des mains dans le sentier raviné ; j'avance comme un fuyard pourchassé par l'obscurité, terrifié à l'idée de manquer le coucher de soleil.
Au bout de 45min d'ascension, je suis arrêté, les jambes ankylosées par l'effort, haletant et complètement rincé de sueur par la touffeur de la forêt. Je sais que je suis presque arrivé : encore cette butte, quelques mètre en dévers, un peu d'escalade et ce gros caillou à sauter pour passer sur la proue, ce gros caillou en équilibre, ultime parapet sur la vallée.

Autour de moi : un rocher, un bout d'herbe de 2x3m et trois arbustes...et tout autour : le vide, le rien, le ciel ! L'état des lieux me convient à merveille, j'emménage en jetant mon sac au sol et me tourne vers le ciel pour regarder le film de la nuit commencer, le générique commence déjà : le soleil glisse dans les nuages.

Coucher de Soleil sur les Aiguilles Noires
Comment

Vallée de Maua
Vue de Pedra Selada


Vue de Pedra Selada


Je profite des derniers instants de lumière pour me déshabiller, jeter mes affaires trempées sur une pierre et me changer intégralement : pantalon en lycra + pantalon militaire en toile, tee-shirt, top en Goretex, polaire, veste d'alpinisme, bonnet, cache-nez polaire, gants...Il ne me reste plus qu'a me glisser dans ma toile cirée et à regarder la suite des événements, bien calé dans mon fauteuil incliné.

Comme au cinéma, j'ai prévu un petit paquet de Tuc, pour grignoter en regardant le ciel. Maintenant qu'il fait noir, il n'est plus question de redescendre dans la vallée, encore moins de prendre la piste en voiture pour rentrer à la maison. Je suis comme sur un voilier parti en mer : j'ai tout ce qu'il faut pour naviguer mais je ne peux réprimer une peur primaire devant l'immensité de l'océan et la terrible puissance des éléments, je me sens si vulnérable!

Quelle ironie de devoir escalader une montagne pour redescendre sur Terre ! La semaine durant, la météo est un aléa, l'environnement est une variable et les montagnes un simple décors. À force de travailler dans des bureaux, de vivre dans des immeubles et de transiter du béton au béton, on oublie que le vrai Monde est dehors, au-delà du dernier arrêt de bus et au-dessus du dernier étage.
Ici, seul dans les montagnes, on se souvient enfin qu'un orage ce n'est pas seulement une rafale, beaucoup d'eau sur les carreaux, des grondements lointains et éventuellement une micro-coupure de courant. Ici, c'est un vent frais qui monte subrepticement jusqu'à devenir insistant, ce sont des nuages qui rôdent, encerclent, se déplacent prestement et soudain s’amoncellent en un terrifiant vaisseau. Ici, à chaque grondement sourd, l'air vibre ; lorsque -enfin!- la pluie tombe, elle martèle, glace et immobilise. Elle dure, elle se bat par rafales claquantes, s'arrête, revient et fond sur ses victimes. Ici, chaque fois que la foudre tombe, la terre tremble sous l'impact ; le son se propage dans l'air comme une fissure dans un iceberg et nous traverse de part en part, depuis les tympans jusqu'aux tripes.

J'ai déjà été impressionné par la violence des orages survenus en soirée à Resende. S'il en éclate un cette nuit dans la vallée, je sais déjà que je serai éprouvé au plus au point. Pourtant, le prix ne me paraît pas excessif pour prendre quelques belles photos et profiter du spectacle de la nuit...Question d'évaluation des risques !

Installé
Larguez les amarres!

Justement, le spectacle commence
Dès le soleil couché, les nuages se dispersent et me découvent un ciel aussi clair que j'en ai rêvé. Allongé dans ma chaise de plage, mon oreiller glonflable sous la tête, j'ai les yeux grands ouverts sur ce moment magique où la Terre et le Ciel opèrent une métamorphose fantastique : la Terre s'éteint et progressivement le Ciel s'allume pour ceux qui le regardent. J'en profite pour prendre cette photo : les nuages descendus dans la vallée reflètent les lumières de la ville (Itatiaia), et aveuglent complètement la vallée ; au-dessus des nuages, les étoiles sont pourtant là.

Navigation aux étoiles

Plongé dans l'obscurité et le silence, je me remémore les navigations de nuits à la voile, lorsque j'étais ado. Naviguer de nuit, c'est accepter de ne rien voir à 10 mètres sur l'eau, pour mieux voir ce qui se trouve à des années-lumière. Je me souviens que plusieurs fois, en proie au mal de mer pendant la traversée de la Manche, je préférais passer mon quart de repos sur le pont. Emmitouflé dans ma veste de quart, exposé à la bruine, aux embruns et cahoté dans les vagues, je devais m'attacher au bateau pour ne pas glisser par-dessus bord pendant mon sommeil. Malgré l'inconfort, j'arrivais à m'endormir parce que je sentais le vent frais sur moi et savais que je dormais sous la bienveillance des étoiles.
Tenir la barre du navire de nuit oblige également à entretenir une relation particulière avec les étoiles : puisque la surface de l'eau est invisible, puisque chaque vague ne se dévoile qu'en percutant la coque, puisque les phares se confondent dans leurs signaux lumineux, puisque les tankers filent à toute allure, il ne restent que le ciel et les étoiles qui offrent un repère -presque- stable et un spectacle rassurant.

Aujourd'hui aussi, pris dans le tumulte des nuages, encerclé à quelques mètres par un vide obscure, je n'ai que le ciel pour me raccrocher à la lumière.

Ciel étoilé (début de la nuit)

Ciel étoilé à Pedra Selada

Explosion spatiale

La vallée est complètement silencieuse, par le moindre bruit ne remonte les flancs pentus de mon rocher. Ponctuellement, j'entends un oiseau passer sans le voir. Au battement d'ail sec et saccadé, j'imagine qu'il s'agit d'un bataillon de chauves-souris en pleine chasse. Un peu méfiant lors des premiers survols rasants, elle n'ont finalement pas l'air de s’intéresser à moi.

Soudain, je capte un flash de lumière à ma droite : un orage du côté de Porto Réal ? Je retiens ma respiration en essayant de capter une vibration du tonnerre lointain, mais rien ne vient. Juste au moment ou j'expire de soulagement, le flash revient juste en face en moi ! Il s'agit en fait d'un gros vers luisant en vol, qui s'allume par intermittence. Il est tellement près de moi qu'il me paraît aussi lumineux qu'un néon !

Je me recale dans mon siège, souriant de cette surprise...Flash ! Cet fois-ci pas de doute possible : il y a bien un orage loin vers Porto Real ! Encore un flash ! Je n'arrive pas à distinguer les éclairs, mais je vois les nuages s'allumer comme des ampoules qui éclatent. J'essaie de repérer la direction du vent et d'observer le mouvement des nuages, mais je ne distingue rien. Maintenant, c'est toutes les 20 secondes que le ciel s'éclaire au loin. Et en face !! Voilà un autre orage loin de l'autre côté des Aiguilles Noires ! Et un autre en direction de Sao Paulo ! Je suis encerclé d'au moins 4 orages ! Et pourtant je n'entends encore rien.
Je commence à m'agiter un peu : il faut que je repère où je me coucherai en cas d'urgence. Où dois-je jeter ma chaise en aluminium pour ne pas qu'elle attire la foudre ? Il faut que je garde mon appareil photo contre moi pour l'humidité et le reste sous la bâche. La tension monte.
Avant d'être touché, je prends quelques photos d'un orage au loin : pendant les flashes, je distingue clairement que mon perchoir est situé au-dessus d'un parterre de nuages. Je vois clairement les cumulonimbus émerger de la surface nuageuse, lorsqu'ils semblent exploser dans l'Espace.
Les étoiles, elles, regardent ce spectacle imperturbables dans leur mouvement d'horlogerie.

Naufrage

Il semble enfin que je sente un léger mouvement d'air : oui, un frôlement qui glisse sur mon rocher. Je repère rapidement un flux du Nord-Est qui s’engouffre dans la vallée : soit ce sont des courants collatéraux du cumulonimbus, soit l'orage me vient droit dessus. Comme l'aurait fait la meilleure vigie d'un galion perdu dans la brume, je scrute le moindre signe : je compte la fréquence des flash, tends l'oreille, hume chaque courant d'air, observe chaque mouvement perceptible.
Encore un flux frais remonte sur mon rocher, je m'arrête net : ça sent l'herbe coupée...ou l'herbe mouillée ! Je tente de transpercer l'obscurité du regard et je distingue un voile sombre s'avancer sur la vallée : d'abord la partie Nord, puis toutes les collines. Je perds le contact visuel sur les quelques lumières de civilisation qu'il restait.
Ce n'est pas fini : une seconde vague avance, cachant un par un tous les sommets des montagnes alentour. Les étoiles les plus basses s'éteignent également, prises dans un voile de brume puis caché par un mur opaque. Comme un phare dans la tempête, mon rocher est balayé par des voiles d'humidité, comme des embruns de déferlantes ; il tient bon et les étoiles à ma verticale sont encore claires, je ne suis pas encore submergé. Mais vague après vague, la marée de nuage monte en me fermant l'horizon : les dernières montagnes ont disparu et même le second pic de Pedra Selada, à quelques dizaines de mètre seulement, vient de sombrer.
Je prends une dernière respiration en levant les yeux vers les étoiles, peut-être pour la dernière fois de la nuit ; je les imprime dans ma rétine le plus intensément possible, comme si c'était la dernière fois de ma vie que je les contemplais, avant de faire naufrage. Et puis plus rien.

Tel Noé

Il est 3h30 du matin. La nuit est tombée à 19h, les orages sont arrivés vers 21h et repartis vers 23h sans me toucher. La brume m'a enseveli juste après, et depuis, je n'ai pu qu'entrevoir vaguement le ciel. Cela fait bientôt 4h que je suis pris dans une nasse d'humidité : je suis détrempé, mes affaires ruissellent de micro-goutellettes. J'ai dormi quelques heures, avec mon appareil photos calé contre moi. Je crois qu'il n'est pas mouillé, mais j'ai les pieds et les genoux mouillés et congelés. Après 6 mois de chaleur brûlante et tant de nuits étouffantes, voilà que je prie pour me réchauffer ! Je sens aussi que malgré mon équipement, je suis en train d'attraper un gros coup de froid à respirer l'air insalubre de cette brume.

Vers 5h30, quelque chose change tout autour de moi : la brume obscure est toujours là, le silence est complet, les étoiles cachées mais je sens une lueur, une luminosité que filtrerait à travers toutes les épaisseurs du voile. Peu à peu, à mesure que la luminosité diffuse dans l'humidité ambiente, la brume se désagrège. Les vagues sont moins hautes, plus lisses, perdent de leur contenance.

Et lorsqu'enfin le soleil darde son premier rayon sur mon îlot, c'est pour découvrir une mer pleine balayée par d'amples mouvements de houle, d'où mon radeau émerge à peine. Les yeux encore mal habitués à la lumière, je découvre ce que Noé a vu après le déluge : la Terre recouverte par les eaux, et quelques récifs pris entre une mer immense et un ciel infini.

Premières lueurs du jours
Pedra Selada

Montagnes des Agulhas Negras
5h30, le 24/03/2012

Lumière du matin
Sommet de Pedra Selada


Vue de Pedra Selada


Vue de Pedra Selada


Vue de Pedra Selada

Jusqu'à 10h, je reste débout au sommet du rocher, fasciné par le paysage comme s'il s'agissait réellement d'un Nouveau Monde.
J'admets que ça puisse paraître fou de venir passer la nuit dans ces conditions, mais je commence à me connaître : je sais que ce sont précisément ces petits coups de folie qui m'apportent les meilleures aventures, et des souvenirs uniques. C'est à peu près ce que je me disais lorsque, pour le première fois de ma vie j'ai aperçu ma silhouette dessinée par le soleil, SUR un nuage, exactement comme si je planais!

Vallée de Maua


Sur le rocher, le matin


Juste avant de redescendre

Je souhaite dédicacer cet article à Boubounia, qui m'a fait découvrir le Chateau Dans le Ciel (Miyasaki, 1986). J'espère que j'ai réussi à te faire partager un bout de mon ciel.

Spéciales dédicaces à ma Moun qui m'a appris à me soigner après les pires coups de froid!